J’ai passé 24h avec la mort dans mon sac !

Article : J’ai passé 24h avec la mort dans mon sac !
29 mai 2013

J’ai passé 24h avec la mort dans mon sac !

Je me suis promené toute une journée avec une grenade dans mon sac à dos, j’ai trimballé un explosif dans mon sac sous mon ordinateur plus de 24 h… J’aurais pu sauter en mille morceaux des dizaines de fois pendant tout ce temps. Je tiens à vous faire le récit de ces dernières 24h très éprouvantes pour moi en commençant par le dernier fait :

Hier soir, j’ai fini le travail à 19h00, en ouvrant la fermeture de mon sac à dos pour y glisser mon ordinateur portable, je vois rouler… une grenade de la taille d’une mandarine. J’ai failli m’évanouir, je suis sorti en courant du studio. Avec les collaborateurs nous avons décidé de la poser délicatement dans un coin de la cour de la radio en attendant le matin pour décider de la conduite à tenir.

La veille de cette découverte sur les coups de 8h du matin, une BJ75 bondée de Seleka s’arrête devant notre concession. Je n’y prête pas beaucoup d’attention, j’étais au téléphone, soudain je sens quelqu’un arriver sur moi, m’attraper au collet. On m’a trimballé jusqu’au milieu de la cour où je suis jeté par terre, une arme est pointé sur moi. La femme de mon grand-frère qui sortait de la maison, mon cadet, mon oncle dont la maison est à deux pas, et qui venait s’enquérir de la situation avec sa fille, subirent le même sort. Allongés à même le sol on avait des armes pointées sur nous. C’est à ce moment qu’ils ont amené mon grand-frère les mains ligotées avec une corde. Il fut jeté au sol avec nous.
Tout le quartier guettait la scène depuis la ruelle qui passe devant notre maison. Les Seleka sont rentrés dans la grande maison, celle où habite mon grand-frère et sont sortis avec son sac couleur militaire, son ranger, un chargeur d’AK47, un manteau imperméable militaire. Tout ce qu’il y a de plus normal à retrouver chez un commando de la gendarmerie.

Ils sont entrés chez moi, juste en face de la maison de mon grand-frère. Allongé, je pouvais voir un Seleka prendre mon disque dur externe et le mettre dans l’une des poches de sa tenue. Il a jeté par terre tous les livres sur la table, prit le sac contenant mon ordinateur portable, s’est arrêté un instant devant la télé puis est entré dans ma chambre quelques minutes avant de ressortir. Plus tard, j’ai remarqué qu’il avait empoché également les 42.000 frs Cfa (environ 60 euro) que j’avais déposé sur le coffret de mon lit.

Notre plus proche voisine a aussi eu droit au pillage de sa maison: quelques petits objets emportés et la somme de 10.000 Frs Cfa. Mon oncle a carrément eu droit à une fouille de ses poches et de sa valise, ils lui ont prit tout l’argent qu’il avait sur lui (35.000 frs CFA).

J’essayais dans un premier temps de parler avec leur chef, mais il ne parlait qu’arabe et brandissait méchamment son pistolet automatique. Un seul parlait sango et disait à ma mère que les voisins sont allés prévenir de se calmer (elle habite à 300 mètres de chez nous et arrivait en criant, s’arrachant les cheveux), que ce n’était rien de grave… C’est lui qui calmait ses amis, je ne comprenais rien à ce qu’ils se disaient en arabe. Dix minutes plus tard, ils ont jeté mon grand-frère dans le véhicule. Ma mère pleurait tellement que toutes les femmes du quartier sont intervenues. Et celui qui parlait sango leur a dit qu’ils faisaient juste une enquête, et qu’ils le relâcheraient après.

« Mais lui c’est un journaliste de radio Ndèkè-luka, pourquoi vous emportez ses effets dans ce cas ! », criaient les femmes. Celui qui parlait sango a dit quelques mots en arabe à leur chef, qui intimait un ordre. Mon sac, déjà dans le véhicule, est alors jeté par terre. C’est une femme qui l’a ramassé pour me le rendre. Je l’ai laissé chez moi, refermé ma porte pour aller à la recherche de mon frère. Nous avons d’abord fait un tour à la radio pour que mon oncle témoigne des faits, ensuite on a fait le tour des bases militaires. C’est vers 13h que nous l’avons finalement trouvé à la base RDOT. Pas précisément ici, il y a une autre maison lugubre derrière la base qu’ils appellent la base s’en fout la mort. « On ne garde pas quelqu’un très longtemps là-bas, faites tout ce qu’ils vous demandent le plus tôt possible si vous tenez à la vie de votre frère », me conseille un Seleka centrafricain.

J’ai appelé tous les numéros que je connaissais : La FOMAC, les Généraux de la Seleka, mon oncle a eu le Chef d’état major au téléphone. Finalement, vers 14h, sur l’intervention de tout ce monde, ils ont décidé de l’emmener à la gendarmerie pour nécessité d’enquête.

J’ai une autre pression sur les épaules : mes proches ne comprennent pas que moi qui suis personnel de radio Ndèkè-luka, la seule radio qui ose dénoncer les exactions de la Seleka, je ne leur règle pas leurs compte. Ils ne comprennent pas que la radio n’est pas faite pour des règlements de compte personnels et que je suis d’abord journaliste. Mon travail est de relater les faits et de m’en tenir à cela. Et même si je peux me permettre des analyses sur mon blog, je veux rester le plus professionnel et le plus objectif possible.

Le 23 mars 2013, la veille de la prise du pouvoir par la coalition Seleka,  mon frère enturbanné de munitions avec des armes avait fière allure dans le véhicule de la gendarmerie qui est passé le déposer à la maison pour prendre quelques effets.
La nuit du 23 mars, il n’est pas rentré à la maison, il a appelé sa femme pour lui dire qu’ils étaient en train de fuir, que les Seleka étaient entrés dans Bangui. Commando de la gendarmerie, il était là quand il y avait les arrestations des Seleka infiltrés à Bangui sous le régime Bozize. Règlements de compte ? Mon frère est-il trafiquant d’armes ? Nostalgique de Bozizé qui fait tout pour le retour de ce dernier ? Est-il tombé dans un piège qu’on lui a tendu ? Je n’ai pas la réponse à toutes ces questions.

Je sais juste que cet après-midi, une collaboratrice de radio Ndèkè-luka est allée recueillir la version des enquêteurs. Là, elle a purement et simplement été menacée et traitée de menteuse faisant partie d’une radio de menteurs qui ne vérifient pas les informations avant de les diffuser. On lui a montré deux kalachnikovs que mon frère aurait vendues. Mais la Seleka s’interdit toutes déclarations pour le moment vu que l’enquête poursuit son cours…

Cette grenade était-elle glissée expressément dans mon sac ? Dans quel but ? L’élément de la Seleka qui a mis mon sac dans le véhicule avant d’être contraint de le jeter par terre avait simplement par mégarde oublié sa grenade dans mon sac ? Difficile à croire…

Je termine mon dernier billet en disant qu’il vaut mieux ne pas se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Le mauvais endroit c’est finalement chez moi. Depuis hier je ne dors pas à la maison… Mais cela change-t-il quelque chose, il n’y a plus un endroit sûr en Centrafrique. Particulièrement quand la Seleka s’intéresse à vous…

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Commentaires

taburbain
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je suis vraiment terrifié juste à l'idée de vivre une situation pareille en parcourant votre histoire. Les centrafricains vivent leur quotidien chaotique au su et au vu de tout le monde sans que quelqu'un s'imagine juste de 2h de ses 24h de la journée dans un pareil pays. Ils n'ont pas demandé à être pris en otage de cette manière mais ils sont condamnés a le vivre car ils n'ont que ce pays . Mais dans tous les cas ceux qui trouvent leur bonheur dans malheureuse période répondront de leurs actes devant l'histoire car l'histoire centrafricaine tranchera. Merci à tous ceux qui de loin ou de près assistent ce peuple tant meurtri .
COURAGE AU PEUPLE CENTRAFRICAIN et iiiii kouè iii yéééééé guiiiiiiii SIRIRI
Merci Johnny d'avoir parlé à haute voix de ce calvaire centrafricain.