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OIF : les échanges que je n’ai pas pu avoir avec Michaëlle Jean

Alternance démocratique, bonne gouvernance, Etat de droit, concept genre, etc. Toutes les organisations internationales ont mis ces cordes à leur arc. Les associations et ONG en ont fait leurs chevaux de bataille et les citoyens du monde, à l’instar des manifestants de Hong Kong, parce que vivant désormais dans un village planétaire revendiquent ces droits inaliénables à tout être humain. Dans ce décor, où se positionne l’Organisation internationale de la Francophonie ? Deux évènements récents m’ont emmené à me poser un tas de questions sur la francophonie.

J’ai d’abord été convié le 9 octobre 2014, à un petit-déjeuner de presse organisé par Michaëlle Jean, candidate au poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie. Une semaine plus tard, j’ai eu l’occasion de participer à une réunion de réflexion collective sur le processus de transition en Centrafrique. Une initiative de l’ONG International Crisis Group en collaboration avec le ministère français des Affaires étrangères. Je fus surpris de n’avoir pas été le seul à suggérer dans mon intervention qu’il faudrait peut-être que la médiation de la crise centrafricaine revienne à une organisation comme l’OIF…

Tout d’abord quand on est ressortissant d’un pays francophone, il faut être d’une grande mauvaise foi pour prétendre ne pas être au courant des actions de l’OIF en faveur de l’Etat de droit, de la démocratie, de la promotion de la culture, etc. L’apport combien important de l’OIF dans le financement et l’organisation des élections en est un exemple.

N’importe quel citoyen de l’espace francophone a déjà entendu parler des bourses de la francophonie, des jeux de la francophonie, etc. En reconnaissant tous les efforts de cette organisation ; je me suis quand même posé la question de savoir, en réalité à quoi sert la francophonie ?

La France ou la Francophonie ?

C’est le discours de la Baule prononcé en 1990 par François Mitterrand qui a sonné le tocsin sur la fin des partis uniques et lancé le début de la démocratie en Afrique francophone. Vingt-quatre ans plus tard qu’en est-il de cette démocratie dans l’espace francophone ? Doit-on légitimement dire qu’en Afrique, les pays francophones sont les mauvais élèves de la démocratie ?

Quand j’ai demandé la médiation de l’OIF pour la Centrafrique, je suis parti du constat que la quasi-totalité des Chefs d’Etat de la sous-région Cémac (Communauté économique et monétaire des Etats de l’Afrique centrale) sont arrivés au pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat et jusque-là gagnent systématiquement par l’opération du Saint-Esprit toutes les élections qu’ils organisent.

Au Tchad, Idriss Déby est au pouvoir depuis 1991. Le Congolais Denis Sassou Ngesso depuis 1979, Paul Biya est en poste au Cameroun depuis 1982, au Gabon Ali Bongo a été élu pour succéder à son père suite à des élections controversées. Les acteurs de la crise centrafricaine ont fait le tour de ces capitales sous-régionales sans trouver de solutions. Pis, Seleka et anti-balaka, du moins leurs responsables jouissent de soutiens dans certains pays frontaliers. Il nous faut un médiateur fort, capable de taper du poing sur la table et rappeler tout ce beau monde à l’ordre avec un discours du genre : « Assez joué, on passe au respect de la feuille de route de la transition. » Et je n’ai pas été le seul à penser que l’OIF pourrait valablement jouer ce rôle. On aurait aimé que l’OIF s’implique davantage, qu’elle pèse plus que la France au sein de ses Etats membres. Car finalement, les relations France-Afrique (ce n’est pas un jeu de mots) au-delà du fait qu’elles sont historiques, sont souvent regardées comme du néocolonialisme, très critiquées (et pas qu’à tort). Or, une organisation dont la France est membre au même titre que les autres Etats membres, pourrait valablement veiller à l’éthique, et au respect des règles qui régissent la vie au sein de son espace et de ses Etats partis. Comment donner plus de poids à l’OIF qu’aux collectivités régionales : CEMAC ( Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale), Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest, etc. Si elle paye notamment pour les élections et autres, au-delà des condamnations d’usage, ou du fait de suspendre le pays membre quand il y a coup d‘Etat l’OIF pourrait faire mieux pour garantir le respect de la démocratie en son sein.

L’OIF : une organisation excluante ?

La libre circulation des personnes et des biens dans l’espace francophone demeure un réel souci. J’ai dû remplacer au pied levé une blogueuse ivoirienne invitée par la mairie du Kremlin-Bicêtre pour une résidence culturelle et à qui l’ambassade de France en Côte-d’Ivoire a refusé le visa. Il existe un tel fossé entre les pays francophones que se posent de véritables problèmes d’échanges, non seulement culturels et de libre circulation, mais encore de partenariat gagnant-gagnant et bien plus encore. Aujourd’hui il est plus facile pour un étudiant africain francophone d’aller étudier en Chine, en Turquie ou au Brésil qu’au Canada ou qu’en France. Quand on partage la même langue qu’une personne on est de facto plus proche, parce qu’on peut se comprendre, on peut échanger, discuter et trouver ensemble le chemin à suivre. De véritables efforts devraient être consentis pour réduire ces clivages entre les Etats membres de la francophonie. La petite Camerounaise qui vend ses marchandises au marché d’Edéa, le paysan de la ville d’Abomey au Bénin, le cultivateur de Bobo Dioulasso au Burkina F aso se sentent-ils francophones ? En quoi se sentent-ils impliqués ? Que fait l’Organisation pour ne pas rester une organisation d’intellectuels ? img_52287_michaelle-jean-je-suis-candidate-pour-diriger-la-francophonie

Et qu’en est-il de la place de la femme dans l’espace francophone ? Il n’y a jamais eu de femme à la tête d’un Etat francophone. Celle qui dirige la transition en Centrafrique n’est pas présidente de la République élue au suffrage universel. Elle a été désignée Chef d’Etat de la transition, et là encore en peu de temps elle réédite les mêmes exploits que tous ses prédécesseurs à tel point que même les groupes armés réclament sa démission. Ce qui conforte l’idée d’absence de leadership dans la junte féminine francophone. En Afrique anglophone on peut citer Joyce Banda au Malawi et Ellen Johnson Sirleaf au Liberia, ailleurs il ya la présidente du Brésil pour ne citer que celles-là. Et puisque les pays francophones battent le record des soulèvements armés, l’on sait que ces derniers ne se font jamais sans viols, rapts, etc.

Evoquons l’implication des jeunes dans la gestion des Etats francophones et la place de la jeunesse dans les instances de prise de décisions à l’échelle internationale. Il suffit de voir Abdelaziz Bouteflika, Blaise Campaoré ou de penser aux défunts Houphouët-Boigny, Gnassingbé Eyadéma (remplacé à sa mort par son fils Faure) et Omar Bongo Ondimba, de regarder l’âge des ministres des pays francophones pour comprendre que les Etats membres de la francophonie ont encore du chemin à faire à ce niveau-là. On ne passe pas la main à la jeunesse, même dans les organisations internationales. On met en avant la question de l’inexpérience pour écarter les jeunes quand il s’agit de nommer à des postes de responsabilité.

Tout en rendant hommage à Abdou Diouf et son équipe pour les avancées considérables dans la promotion de la démocratie, on a envie de dire à l’OIF qu’elle doit s’impliquer davantage au sein de ses Etats membres pour remettre les pendules à l’heure. En novembre prochain, dans la capitale sénégalaise l’OIF désignera son nouveau secrétaire général. Autour de quelle candidature se fera le « consensus » ?